Thérapeutes : l’expérience terrain versus les diplômes

Si vous avez des réticences à travailler avec un thérapeute dont les diplômes ne sont pas aussi nombreux que vous l’espériez, ou si, en tant que thérapeute, vous questionnez votre légitimité à exercer, prenez le temps de considérer ces quelques points en faveur de l’expérience terrain au moins au même titre que le savoir théorique.


Cet article est destiné aux personnes qui souffrent aujourd’hui d’une forme d’errance médicale ou thérapeutique, que ce soit vis-à-vis des addictions ou toute autre difficulté de santé.


Notamment celles qui hésitent à faire appel à des thérapeutes issus de parcours plus atypiques mais disposant d’une expérience personnelle du trouble qui les affecte. 


Mais il s’adresse également aux thérapeutes qui se sentent encore frileuses / frileux dans leur légitimité de vivre d’une vocation qui pourtant les anime au plus profond d’elles / eux, face à un système médical souvent en manque d’effectifs.


Dans une société où le savoir théorique est largement favori face au savoir faire et au savoir être (on nous y conditionne dès le plus jeune âge avec l’école), il est normal que beaucoup de thérapeutes, formés par les aléas de la vie ou les difficultés de santé physiques ou psychiques, remettent en question leur légitimité.


(NB. Réserve importante néanmoins si le thérapeute ne possède ni l’une, ni les autres. Le choix d’un thérapeute reste une question sensible et demande une écoute attentive de son intuition autant que de la réalité des compétences affichées.)
 

Argument 1 : Quel pilote choisiriez-vous au beau milieu d’une tempête ?

Celui qui connaît le manuel de vol par cœur, ou celui qui a piloté pendant des milliers d’heures l’avion que vous allez emprunter ?
 

  • Carl Rogers, l'un des psychologues les plus influents du XXe siècle, titulaire d'un Doctorat de Columbia en psychologie clinique et largement considéré comme l’un des pères fondateurs de la recherche en psychothérapie affirmait : 

    "A mes yeux, l'expérience est l'autorité suprême. Ma propre expérience est la pierre de touche de toute validité. Aucune idée, qu'il s'agisse de celles d'un autre ou des miennes propres, n'a le même caractère d'autorité que mon expérience.” 
     
  • L'expérience transforme la réflexion lente en intuition rapide. Aristote appelait cela la Phronèsis (la sagesse pratique). Contrairement à l'Épistémè (la théorie), la Phronèsis est la capacité de prendre la décision juste dans un contexte imprévu. C'est l'intelligence du terrain que les universités ne peuvent pas enseigner.
     
  • Les Neurosciences expliquent que la répétition d'une expérience crée des "autoroutes neuronales" dans le cerveau profond (les ganglions de la base). Un pilote expérimenté ou un thérapeute ayant vécu l'addiction ne "pensent" plus à la solution, ils la ressentent physiquement / intuititivement avant même que le problème ne soit formulé. C'est ce que l’onappelle l'expertise incarnée.
     
  • Le scientifique et philosophe Michael Polanyi a théorisé en 1966 la "Connaissance Tacite". Son postulat : "Nous en savons plus que ce que nous pouvons dire". C'est le savoir du corps (comme faire du vélo) que l'on ne peut pas apprendre dans un livre, mais qui est le seul efficace en situation réelle.

 

Argument 2 : L'archétype du "Guérisseur Blessé"

Un concept cher à Carl Jung, médecin psychiatre suisse et fondateur de la psychologie analytique, dont les travaux ont révolutionné la psychiatrie moderne. Ancien professeur à l'École polytechnique fédérale de Zurich, il a consacré sa vie à cartographier l'inconscient à travers une rigueur clinique sans faille.

Il postule que la propre blessure du thérapeute lui permet de soigner celle des autres avec une réelle efficacité. L'alliance thérapeutique est multipliée par dix quand le patient sent que "celui d'en face sait, en profondeur, de quoi il parle". Les sentiments renforcés de confiance et de résonance facilitent grandement le processus de guérison.

 

Argument 3 : La validation institutionnelle et scientifique de l'expérience du vécu

En addictologie moderne, la Haute Autorité de Santé (HAS) valide officiellement que le "savoir expérientiel" (issu du vécu) est un levier majeur de sécurité et d'efficacité des soins. Source : Haute Autorité de Santé (HAS), France. "Note de cadrage : Soutenir et valoriser l’engagement des usagers" (2017).

Quelques chiffres pour appuyer cette position :

 

  • Une baisse de 20 % à 30 % des taux de réhospitalisation a été observée chez les patients bénéficiant d'un accompagnement par les pairs. Source : Organisation Mondiale de la Santé (OMS), "Mental Health Gap Action Programme (mhGAP)", rapports sur l'intégration de la pair-aidance (2019).
     
  • Le taux d'abstinence après un an de suivi est environ deux fois plus élevé (50 % contre 25 %) lorsque le soin clinique est complété par un soutien fondé sur le savoir expérientiel de la pair-aidance. Source : Davidson, L., et al. (2012). "Peer support among individuals with substance use disorders: A review of the evidence", Journal of Substance Abuse Treatment.
     
  • Le taux d'adhésion aux programmes de traitement grimpe à plus de 70 % avec l'intervention de pairs, contre environ 45 % dans les parcours classiques sans soutien expérientiel (pair-aidance). Source : Cochrane Library, "Consumer-providers of care for adult clients of statutory mental health services" (Méta-analyse de Pitt, V. et al., 2013).

     

Argument 4 : La disponibilité

En addictologie et en santé mentale, du fait des manques notables d'effectifs dans les centres hospitaliers et médicaux, les délais pour obtenir un rendez-vous en CMP (Centre Médico-Psychologique) ou chez un psychiatre conventionné peuvent varier de 6 mois à un an dans certaines régions comme la Normandie.

6 mois à un an, c'est largement suffisant pour transformer une situation gênante et douloureuse en une situation critique et aggravée de conséquences plus difficile à réparer (séparation, perte d'emploi, difficultés médicales, etc.)

 

Argument 5 : La question biaisée du savoir théorique

Pour finir sur une touche de légèreté (mais non moins valable) une magnifique conférence de Félix Radu qui nous explique que beaucoup de grands auteurs sur lesquels on nous a défiés au bac, l’avaient eux-mêmes ratés !

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Pourquoi la littérature est relou à l'école ? | Félix Radu | TEDxBrussels


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